Au cours des cinquante dernières années, les États-Unis ont connu des « vagues de mobilisation sociale » : de la guerre du Vietnam aux manifestations contre la guerre en Irak, du mouvement Black Lives Matter aux rassemblements « No Kings » récents, des millions de citoyens sont descendus dans la rue. Pourtant, lorsque l’on examine ces chiffres à la lumière de la population américaine totale et de celle qui pourrait raisonnablement se mobiliser, un constat s’impose : la très grande majorité des citoyens restent en dehors de ces mobilisations, même sur des enjeux majeurs. Pour comprendre ce phénomène ou plutôt cette absence de phénomène, il faut analyser qui peut réellement participer, qui participe effectivement, et pourquoi tant de sujets importants semblent laisser tant de citoyens indifférents.
La population américaine atteint aujourd’hui environ 342 millions d’habitants. Cependant, tous ne peuvent pas participer à des manifestations politiques ou sociales. Les enfants et adolescents de moins de quatorze/quinze ans représentent environ 54 millions (15,9 %) de la population totale. Ces mineurs sont juridiquement et pratiquement limités dans leur capacité d’action collective autonome. Il est important de noter que la population américaine a considérablement augmenté au fil des décennies : elle était de 205 millions en 1970, 290 millions en 2003, 325 millions en 2017 et 331 millions en 2020. Les pourcentages de participation doivent donc être recalculés en fonction de la population de chaque époque.
Parmi les adultes, d’autres facteurs réduisent encore le nombre de citoyens réellement mobilisables. Les personnes incarcérées représentent entre 1,8 et 2,2 millions d’individus, soit près de 0,7 % de la population adulte. Elles sont physiquement empêchées de participer. Les personnes souffrant de handicaps sévères limitant la mobilité ou l’autonomie constituent un groupe plus vaste : le Centers for Disease Control estime qu’environ 70 millions d’adultes américains déclarent vivre avec une déficience, mais cette catégorie inclut toutes sortes de limitations. Le handicap véritablement sévère, celui qui empêche physiquement de participer à des rassemblements en extérieur pendant plusieurs heures, concerne probablement entre 15 et 20 millions de personnes, soit 5,6 à 7,5 % des adultes.
Les personnes hospitalisées au quotidien représentent environ 500 000 à 800 000 individus, soit 0,2 % de la population. C’est une exclusion temporaire mais constante. Enfin, les personnes institutionnalisées dans des établissements de soins longue durée ou EHPAD correspondent à environ 4 à 5 millions de citoyens, soit 1,5 %, dont beaucoup ont une mobilité réduite significative.
En soustrayant ces catégories de la population totale, on obtient une base de citoyens réellement susceptibles de se mobiliser d’environ 267 millions d’adultes, soit 77,9 % de la population américaine totale. C’est cette population qui constitue le pool potentiel de participants à toute forme d’action collective dans l’espace public. Pour les mobilisations passées, cette base était plus faible : environ 253 millions en 2017, 259 millions en 2020, etc.
Les taux de participation observés révèlent une réalité frappante : la manifestation Women’s March de janvier 2017, souvent citée comme l’une des plus grandes de l’histoire américaine, a attiré entre 3,2 et 5,3 millions de personnes, soit 1,3 à 2,1 % de la population éligible et l’année suivante, en 2018, la même marche a rassemblé entre 1,6 et 2,5 millions de personnes, soit 0,6 à 1 % de la population éligible.
Le mouvement Black Lives Matter suite au meurtre de George Floyd en 2020 constitue une exception historique : entre 15 et 26 millions d’Américains auraient participé à des manifestations BLM au cours de l’été 2020. Ce chiffre représente 5,8 à 10,0 % de la population éligible, soit une proportion cinq fois supérieure aux mobilisations habituelles. C’est la seule fois où un mouvement a franchi le seuil des 5 % de la population capable de protester.
Les rassemblements « No Kings » de 2025-2026, contre la seconde présidence Trump, illustrent une mobilisation durable mais moins intense. La première protestation de juin 2025 a rassemblé environ 5 millions de personnes, soit 1,9 % de la population éligible. Celle d’octobre 2025 a atteint 7 millions, et celle de mars 2026 a mobilisé 8 millions. Ces chiffres restent inférieurs au pic de 2020 et montrent une participation stable autour de 2 à 3 %.
La Marche pour Nos Vies de 2018, pour le contrôle des armes à feu, a réuni environ 1,6 million de personnes, soit seulement 0,6 % de la population éligible, malgré l’importance du sujet et la couverture médiatique nationale.
Si l’on prend le mouvement Black Lives Matter de 2020, considéré comme le plus massif de l’histoire récente, et que l’on considère son sommet à 26 millions de participants, cela signifie que sur les 259 millions d’adultes éligibles de l’époque, environ 233 millions n’ont pas participé. Dans les manifestations plus typiques comme Women’s March 2018 ou No Kings juin 2025, plus de 250 millions d’adultes sont restés chez eux, soit plus de 97 % de la population capable d’agir.
Ce silence ne signifie pas nécessairement l’absence d’opinion ou de préoccupation. Des sondages montrent que des majorités d’Américains expriment régulièrement leur soutien à certaines causes. Par exemple, en juin 2020, 66 % des adultes américains déclaraient soutenir le mouvement Black Lives Matter. De même, en 2017, les Women’s Marches étaient soutenues par des millions de citoyens qui n’ont pas pu ou n’ont pas voulu manifester.
Plusieurs explications structurelles permettent de « comprendre » pourquoi les mobilisations, même massives, concernent si peu de la population éligible : la première contrainte est temporelle et professionnelle. Environ 30 à 35 % de la population active travaille à horaires fixes et ne peut pas quitter son emploi pendant les heures ouvrables pour participer à des manifestations. Aux États-Unis, contrairement à certains pays européens, la protection légale pour participer à des activités syndicales ou politiques sur le temps de travail est limitée, et beaucoup craignent des représailles professionnelles. Les responsabilités familiales constituent un deuxième obstacle majeur. Entre 20 et 25 % des adultes ont des responsabilités d’accompagnement d’enfants ou de proches aidants. Une manifestation de plusieurs heures dans une ville éloignée implique de trouver une garde d’enfants, un coût financier et logistique qui dissuade nombre de familles, en particulier les parents isolés. La question du transport et de l’accès géographique joue également. Entre 10 et 15 % de la population vit dans des zones rurales ou périurbaines où les transports en commun sont inexistants et où les manifestations urbaines nécessitent un déplacement coûteux. Les manifestations de grande ampleur comme No Kings ont beau avoir lieu dans 3 300 villes différentes, beaucoup de communautés restent géographiquement isolées. Les problèmes de santé chroniques, même en dehors du handicap sévère, affectent entre 8 et 12 % de la population éligible. La fatigue, la douleur chronique, les traitements médicaux réguliers ou les affections respiratoires limitent la capacité à rester debout pendant plusieurs heures dans des conditions parfois difficiles. Un facteur psychologique et culturel profond réside dans la méfiance envers l’efficacité de la manifestation. De nombreux sondages montrent qu’une majorité d’Américains estiment que manifester n’influence pas vraiment les décisions politiques. Cette perception d’impuissance politique réduit la motivation à participer, même lorsque l’on est concerné par les enjeux. Enfin, la polarisation politique elle-même agit comme frein. Sur des sujets clivants comme le contrôle des armes, l’avortement ou les droits des minorités, environ 40 à 50 % de la population peut être favorable à une cause sans jamais participer à des manifestations, soit par stratégie personnelle, soit parce qu’elle privilégie le vote électoral à l’action de rue. En outre, les polices américaines sont connues pour leurs pratiques violentes, ce qui participe de cette dissuasion pour la participation aux manifestations.
Pire : certains enjeux majeurs semblent pourtant ne générer aucune mobilisation de masse comparable. Le système de santé américain, qui laisse sans couverture des millions de citoyens, n’a suscité aucune protestation massive depuis l’adoption de l’Affordable Care Act en 2010. La crise des opioides, qui a tué plus de 500 000 personnes entre 2010 et 2020, n’a pas déclenché de mouvement national équivalent à BLM ou aux Women’s Marches. Cette absence s’explique en partie par la nature diffuse de ces crises. Contrairement au meurtre de George Floyd, filmé et viralisé, ou à la prise de fonction d’un président controversé, la mortalité par overdoses ou les difficultés d’accès aux soins se vivent de manière fragmentée, familiale, sans événement fédérateur immédiat. La colère se transforme alors en résignation ou en action individuelle plutôt qu’en mouvement collectif.
Les inégalités économiques extrêmes, qui ont vu la concentration de richesse atteindre des niveaux historiques, n’ont pas suscité une mobilisation durable, depuis Occupy Wall Street en 2011, pourr laquelle les chiffres de mobilisation étaient très faibles. Ce mouvement avait certes touché 82 pays, mais il s’est essoufflé rapidement aux États-Unis en 2012. Des millions de citoyens subissent la précarité sans pour autant rejoindre des manifestations, peut-être parce que l’ennemi perçu — le système économique global — apparaît trop abstrait pour cibler une action concrète. C’est que derrière ce mot précarité constamment utilisé, il y a des travailleurs qui sont maintenus dans une alternance d’emplois et de chômage, sans sécurité économique à long terme et avec souvent des bas salaires : les personnes concernées ne peuvent pas s’engager aussi aisément. Certaines causes concernent des minorités invisibilisées : les travailleurs immigrés sans papiers, les sans-abri, les personnes en prison. Ces groupes représentent ensemble plusieurs millions de personnes, mais leurs voix sont structurellement exclues du débat public. Ils ne peuvent pas voter, et quand ils ne peuvent pas manifester non plus, leur absence devient silencieuse.
Les rassemblements No Kings de 2025-2026 montrent une progression régulière mais dont les niveaux restent faibles : de 1,9 % à 3 % de la population éligible en neuf mois. Cela suggère un mouvement qui se structure et attire progressivement de nouveaux participants. Les organisations comme Indivisible, MoveOn et le 50501 Movement ont développé des stratégies de mobilisation locale qui pourraient permettre de toucher au-delà des cercles traditionnels de militants. De plus, la diversification des formes d’action permet une participation différentielle. Certains citoyens s’engagent dans des boycotts, d’autres dans des dons à des associations, d’autres encore dans le bénévolat électoral, sans jamais se rendre sur une place publique. Ces formes alternatives ne sont pas comptabilisées dans les statistiques de manifestations mais contribuent à l’action collective.
Au terme de cette analyse, un chiffre ressort : même dans les moments les plus critiques des cinquante dernières années, la très grande majorité des citoyens américains susceptibles de se mobiliser — bien plus que 200 millions de personnes — restent en dehors des manifestations. Le taux de participation maximal historique signifie toujours que près de 90 % de la population éligible n’est pas allée dans la rue. Ce silence massif ne signifie pas l’indifférence générale, mais il traduit des barrières structurelles puissantes : contraintes temporelles, responsabilités familiales, accès géographique, santé fragilisée, méfiance envers l’efficacité de l’action de rue, et fragmentation des enjeux. Certains sujets, bien que cruciaux, ne parviennent pas à créer l’événement fédérateur nécessaire pour transformer une préoccupation diffuse en mobilisation collective.
Les mobilisations américaines récentes montrent interrogent aussi sur la capacité d’un pays à faire entendre la voix de sa majorité lorsque ses institutions, son économie et son espace public ne favorisent pas une participation large et inclusive. Le défi n’est pas seulement de rassembler des millions de personnes dans les rues, mais de comprendre pourquoi des centaines de millions restent dans l’attente, avec leurs préoccupations, mais sans tribune. La majorité n’est pas empêchée, par les causes objectives évoquées ci-dessus, de manifester, mais c’est son choix. Sur des sujets essentiels, il paraît possible que 50 millions de citoyens américains descendent dans les rues. La masse serait telle que les pouvoirs politiques ressentiraient une pression, comme jamais. Mais comme les marches citoyennes sont très faibles, ces pouvoirs politiques ne s’inquiètent pas, et ils ont « raison ».