De nos vies, les représentations se multiplient, par nos vies elles-mêmes. Pour celles et ceux qui ne sont plus, ces représentations, formées par les vivants, leur échappent totalement : quelles sont-elles, sont-elles fondées, fidèles, significatives ? Avec l’industrialisation de certaines formes techniques de représentation, avec, notamment, le cinématographe, les concepteurs de nouvelles représentations puisent dans l’immensité de la réalité de ces vies, actuelles ou anciennes. Aucune limite, à priori. Sur ce principe, d’absence de principe, les concepteurs décident de ce à quoi ils vont se consacrer, et leur principal souci réside dans le « comment ». C’est ainsi qu’un professeur est devenu le sujet, personnage principal d’un film : Samuel Paty, dans « L’abandon ».
Qu’est-ce qui, de la vie de Samuel Paty, est conté ? Les spectateurs qui ont vu ce film en parlent, confirment le récit officiel : il s’agit des derniers jours de la vie de Samuel Paty, avant qu’il soit lâchement assassiné. De nombreux films sont de telles narrations : un homme, une femme, qui ont vraiment existé, sont évoqués par un moment de leur vie. Dans ce film, évidemment, les concepteurs ont porté une grande attention à donner écho à des faits. La durée du film est brève : une heure quarante. Des 11 derniers jours de la vie de Samuel Paty, un film d’une heure quarante peut-il montrer/dire TOUT ce qui fut décisif ? Si tout film de ce type est une sélection de faits évoqués, est-ce que la sélection par ce film est suffisante, rigoureuse ? A la différence de tant, notre propos n’est pas d’inciter chacun à voir ou à ne pas voir : c’est votre liberté, votre pensée, de décider. Par contre, il faut constater qu’il y a des pressions pour énoncer un « impératif catégorique » de connaissance de ce film. Pourtant, rigoureusement, en amont, la dite connaissance concerne celle des faits, de ces derniers jours et des autres, de la vie de Samuel Paty, de ses collègues, de sa famille, de ses amis.
Afin de ne pas écrire un texte trop long, la suite de ce texte est synthétique : chaque aspect devrait être développé, d’autres pourraient être ajoutés, mais il appartient à chacun de faire ce travail.
- le point de départ est connu (ou pas) : Samuel Paty a montré des pages de l’hebdomadaire « Charlie-Hebdo ». Pourquoi ? C’était sa liberté pédagogique. Sur le sujet de la laïcité, il pouvait ainsi montrer, démontrer, que le rapport avec une religion pouvait passer, en France, par des représentations. Etait-ce nécessaire, fécond ? C’était son droit, et la démonstration était rigoureuse : le rapport avec une religion peut passer par une représentation, des « caricatures ». A-t-il eu le temps de développer, analyser, ce sujet, cette notion ? Il ne faut pas oublier que, au collège, il n’y a pas de cours de Philosophie. Par son propos, il s’est situé au croisement de plusieurs disciplines : le français, l’histoire, l’EMC, la Philosophie. Des dessins peuvent être motivés par un principe de vérité – ou pas. Des dessins peuvent être seulement moqueurs, mais aussi idiots, voire méchants, mensongers. Comme les mots, ce sont des représentations.
- il a clairement expliqué aux élèves que ces représentations étaient diversement appréciées, et qu’elles étaient perçues comme choquantes, ce qui correspond à la volonté de leurs créateurs; et que celles et ceux qui ne voulaient pas voir pouvaient fermer leurs yeux ou tourner la tête. En somme, il n’a rien imposé.
- des élèves en parlent. Le père de famille d’une élève, absente, affirme que Samuel Paty a explicitement distingué entre les élèves musulmans et les autres. Après le début de ce conflit, Samuel Paty a clairement indiqué qu’il n’en avait rien fait. ET MEME s’il l’avait fait, il l’aurait alors fait pour protéger ces élèves, en considérant que, par et pour leur foi, ils avaient le droit de ne pas regarder.
- Le père de famille, assisté par un militant, se met en relation avec la direction de l’établissement, où ils sont reçus.
- Samuel Paty était un professeur de l’Education Nationale. Quelle est la REPONSE de la hiérarchie ? Dès le 9 octobre, 3 jours seulement après le cours, Samuel Paty rencontre un inspecteur académique. La REPONSE de celui-ci se résume à un rappel sur les règles de laïcité/neutralité, COMME SI Samuel Paty avait besoin de recevoir un tel rappel. La direction de l’établissement envoie un mail aux familles, des élèves qui étaient en cours avec Samuel Paty.
- Le père de famille porte plainte, pour « diffusion d’images pornographiques ».
- La direction de l’établissement est destinataire de propos menaçants.
- Dans la page Wikipédia consacrée à cette tragédie, il faut descendre en bas, pour trouver ce que ses auteurs qualifient de « Mise en cause de l’attitude des pouvoirs publics avant l’attentat« . Dans les « circonstances« , il n’est pas fait mention. Il n’y a aucun développement consacré à la requête de Samuel Paty, de bénéficier d’une protection, par des moyens internes à l’Education Nationale. Celle-ci a bien existé, et la réponse du rectorat a été négative. Evidemment, le jour de l’assassinat, cette protection lui aurait sans doute sauvé la vie.
- D’autres « moyens » de protection auraient pu être décidées, Samuel Paty aurait pu être incité à : voir un médecin pour un arrêt maladie, exercer un droit de retrait. Là non plus, la passivité de la hiérarchie a contribué à favoriser les circonstances tragiques.
- 10 jours après le début de cette affaire, un assassin est parvenu à suivre Samuel Paty. En effet, sans que nous puissions comprendre pourquoi, Samuel Paty aurait cru, le jour fatal, que la menace s’était dissipée, une menace qu’il a, pourtant, auparavant, perçu et relayé auprès de ses proches, collègues. Il rentre chez lui, à pied, seul. Hélas, son assassin lui emboite le pas.
Aucune protection interne à l’Education Nationale, aucune protection policière : un homme menacé, a été laissé seul.
Si vous avez vu que le film « L’abandon », montre, ne montre pas, vous savez ce que ce film dit sur cet… abandon.
Si vous ne l’avez pas vu, il ne s’agit pas de vous dire ce que vous devez faire le concernant.
PAR CONTRE, concernant cette histoire tragique, ce crime révulsant, il vous appartient de vous documenter par vous-même. Se documenter : cela ne signifie pas lire un article, résumé, dans un média dominant; cela ne signifie pas, allez voir un film, et vous saurez. Tout film « historique » est une sélection/réduction. Si cette sélection/réduction efface des faits importants… Pour le savoir, il est préférable de voir le film, ou de se le faire raconter par des personnes de confiance. Après l’avoir vu, vous n’aurez pas tout vu. Qu’est-ce qui aura échappé à la somme de ces représentations ET aurait dû être montré ? L’assassin, en visant la tête de Samuel Paty, a clairement visé sa tête, ses yeux, sa capacité à voir : vous avez fait le choix de montrer…, vous ne verrez plus, mais vous verrez « Dieu » (selon sa croyance). Une nouvelle fois, après le massacre contre Charlie-Hebdo, ce crime a propulsé ces images à un niveau mondial. L’échec de l’assassin est total. Mais pour cela, il a fait une victime, et comment.
Un tout autre film peut être fait, pour rendre hommage à Samuel Paty ET pour ne pas s’en prendre à une profession qui a été visée par cet assassin ET qui est aussi visée publiquement par un « bashing » permanent depuis des années, sur les réseaux sociaux, sous l’influence des mensonges, raccourcis, de trop des médias dominants et des politiciens.
Pour rappel : ces textes, publiés en 2021, ont évoque la mémoire de Socrate, condamné à mort par Athènes pour les mêmes motifs invoqués par l’assassin de Samuel Paty, pour prétendre justifier son acte. C’est ici : https://racisme-social.blog/samuel-paty-le-corps-pensant-face-a-la-rage-demoniaque-la-mise-a-mort-de-socrate-continue. Après la mort de Socrate, les Athéniens ont ressenti une culpabilité, et s’en sont pris à ses accusateurs. Après la mort de Samuel Paty, tout a été fait pour que des officiels « responsables » soient déresponsabilisés, et pour que des non-responsables, par principe, soient accusés (par exemple, certains des collègues de Samuel Paty). 2500 ans après la mort de Socrate, la régression morale, en régime oligarchique (France), est impressionnante.
A ce jour, cette comparaison, objective, n’a pas été travaillée, en plus de cette publication. Faut-il aller jusqu’à publier un livre sur Samuel Paty, se servir de son nom et de son image, pour cela ? On voit que certains, pour se faire connaitre et pour en tirer des revenus, n’hésitent pas. Pour les personnes qui ont une éthique, ce n’est pas possible.
Merci pourcette mise en perspective,je n’ai pas vu le film et n,’ai aucune envie de le voir.pourquoi les questions essentielles sur la protection et la prise de responsabilité restent encore ajd sans réponse réelles? Je n’ose imaginer que,’un jour ces réponses viendront .
Merci pour la lecture et le commentaire. Voir ou pas, comme c’est dit ici, cela appartient à la volonté de chacune, chacun. Mais certains se cachent derrière le fait qu’ils ont voulu voir, qu’ils ont vu, le film, pour simuler une véritable empathie pour Samuel Paty. Sauf qu’avec ces faussaires, nous avons des gens qui passent leur temps à insulter les professeurs, à leur souhaiter d’être agressés, parce qu’ils sont… de gauche. Samuel Paty, aussi, l’était probablement.