Chèr.e.s collègues , chèr.e.s camarades travailleureuses de la culture se revendiquant gardien.ne.s et garant.e.s de la liberté d’expression ;
Certain.e.s d’entre vous ont signé dernièrement la tribune de Jonas Pardo parue dans Libération : “Agresser une DJ juive ne libérera pas la Palestine” – titre nauséabond à bien des égards. En effet, au-delà de son cynisme sous-entendant que l’auteur détiendrait le secret pour libérer la Palestine, et à l’image du texte dans sa globalité, il essentialise Barbara Butch à sa judéité et à son lesbianisme. Cette tribune reprend, ce faisant, l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme, argument phare de la criminalisation du soutien à la Palestine notamment cristallisé dans la proposition de loi Yadan…soutenue par Barbara Butch.
Ce soutien de la part de la DJ est bien l’une des raisons de notre dénonciation de ses choix politiques, et la raison pour laquelle nous appelons à la mobilisation lors de ses programmations artistiques, sans jamais aucun lien avec sa confession religieuse ou son orientation sexuelle. Contrairement à l’extrême-droite, en revanche, qui harcèle Barbara Butch depuis sa prestation aux Jeux Olympiques de Paris, que nous avons d’ailleurs soutenue sans relâche face à cette violence – et face à votre silence.
Nous parlons de choix politiques car dans le contexte de génocide continu à Gaza depuis deux ans et dix mois, des actes comme signer une tribune de soutien à une proposition de loi faisant de toute critique d’Israël une expression d’antisémitisme, ou comme aller faire danser la diplomatie coloniale à Tel-Aviv en 2025, à quelques kilomètres du génocide en cours (alors que d’autres collègues de la communauté artistique s’engageaient sur une flottille pour rompre le blocus de Gaza), ne peuvent plus être considérés comme des actes impensés. Ces choix doivent être reconnus comme des partis pris idéologiques conscients et réfléchis.
Choix qui, s’ils avaient été regrettés par ailleurs, auraient pu l’être visiblement sur l’ensemble des plateformes médiatiques dont Barbara Butch a bénéficié ces derniers jours au nom de la défense de la liberté d’expression.
Malgré tout, sachez que nous nous réjouissons de voir que la liberté d’expression vous tient tant à cœur.
Car c’est bien au nom de cette dernière que la metteuse en scène Tamara Al Saadi, que les musicien.ne.s et artistes Habibitch, Médine, Adam Laloum, Yung Yude, Akim Omiri, les cinéastes dissidents du FID, la comédienne Blanche Gardin, la philosophe Judith Butler et tant d’autres, ont affronté seul.e.s la censure des tutelles, des organisateur.ice.s et coproducteur.ice.s de leurs activités artistiques – quand iels ne se voyaient pas directement menacé.e.s de mort-, en raison de leur soutien au peuple palestinien.
Où étiez-vous alors ?
C’est aussi dans l’exercice de cette même liberté d’expression que l’artiste visuel Amna Al‑Salmi, les réalisateurices et photographes Fatma Hassouna et Ismail Abu Hatab, les footballers Salim Khader Al-Ashqar et Suleiman Obeid et tant d’autres ont été assassiné.e.s à Gaza par les forces armées israéliennes ; des collègues elleux aussi.
Où étiez-vous alors ?
Auriez-vous signé cette tribune si Barbara Butch, toujours juive, toujours lesbienne, et toujours victime de l’extrême droite, défendait à son tour le peuple palestinien ?
La question est sans doute un peu rhétorique mais sincère, aussi, car nous refusons toujours de croire que le monde de la culture soit capable de se lever “comme un seul homme” au nom de la “liberté d’expression », tout en restant silencieux quant à l’assassinat de plus 70 000 Palestinien.ne.s depuis octobre 2023, et à la banalisation d’un génocide se poursuivant malgré un cessez-le-feu officiel.
Nous refusons donc de nous contenter de cette seule couverture médiatique cynique et lacunaire, où le monde culturel français se mobiliserait plus contre l’interruption d’un DJ set pour des raisons politiques que contre un génocide, reconnu comme tel par les instances compétentes de droit international.
Ainsi, nous, artistes et travailleureuses de la culture qui dénonçons publiquement le génocide du peuple palestinien et la complicité de la France à son égard, n’avons certes pas la vocation de nous constituer en tribunal du milieu culturel, mais nous appelons à sa cohérence et à la responsabilité de chacun.e face à la médiocrité du débat médiatique actuel.
Car, nous sommes d’accord sur ce point, l’essentialisation faisant de toute personne juive un.e présumé.e sioniste, et de toute critique d’Israël une forme d’antisémitisme “ne libèrera ni la Palestine ni les personnes juives” – pour reprendre la formule de Jonas Pardo. L’exercice du “débat démocratique”, si cher à ce dernier, nécessite ainsi de regarder la vérité en face, les yeux tournés vers la Palestine.
C’est ici en effet le cœur de notre tribune : remettre la Palestine au centre du débat, au centre de nos préoccupations, au centre de nos luttes. Nous ne prétendons pas savoir quoi faire pour libérer la Palestine, mais nous faisons ce que nous pouvons face à son occupation illégale depuis plus de 75 ans, son apartheid, et son génocide, perpétrés par Israël. Nous estimons conséquemment que défendre ou normaliser l’apartheid, la colonisation, l’anéantissement d’un peuple, de ses arts, de sa culture, de sa vie, ne relève plus de la liberté d’opinion ou de la liberté d’expression, mais de la banalisation voire de la complicité avec le pire de la déshumanisation. Il en va donc de notre responsabilité d’artistes, de travailleur.euse.s de la culture, mais aussi d’êtres humains, de ne pas l’accepter, et spécifiquement dans le contexte politico-médiatique français qui tend à la désinformation et à l’épuisement du secteur culturel, cadre pourtant censé être privilégié pour l’exercice de la liberté d’expression.
C’est donc au nom de cette dernière, et pour répondre à l’appel d’un peuple qui, depuis des décennies, se tourne vers la communauté internationale pour dénoncer l’apartheid et la colonisation qu’il subit, que nous vous invitons toutes et tous à signer cette autre tribune, qui se fait l’écho de la voix de Jumana Sadam, enfant à Gaza :
https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLSfQCee0LnOM7OKg3E07MWarFJR7ybgizF8x6Fi40KLDTqtdHg/viewform
En vous rappelant qu’il n’y a rien de courageux ni de glorieux dans notre engagement en tant qu’artistes et travailleureuses de la culture pour la Palestine, mais qu’il relève bien de notre obligation citoyenne de mobilisation contre un génocide, et pour la défense de nos libertés. Nous vous savons maintenant capables d’engagement, alors nous comptons sur vous pour faire porter vos voix pour mettre fin au génocide et pour vous mobiliser en faveur d’une libération totale de la Palestine.
Artistes pour la Palestine – France
A signer ici – la liste des premiers signataires
https://framaforms.org/votre-indifference-ne-sauvera-pas-la-palestine-1785246711