Les sans-domicile aux Etats-Unis : comme pour tout le reste, des chiffres officiels qui sont faux…

Le gouvernement américain utilise une méthode appelée Point-in-Time (PIT) Count : un recensement effectué une seule nuit, en janvier, par des bénévoles. Cette méthode consiste à procéder à un instantané en hiver. En janvier, beaucoup de personnes sans abri trouvent refuge chez des proches, dans des motels, ou se cachent pour éviter le froid. D’autres sont incarcérées ou hospitalisées cette nuit-là. C’est au moment où il y a le moins de sans domicile que le gouvernement américain procède à un comptage, au doigt mouillé. Le manque de fiabilité est reconnu : le Government Accountability Office (GAO), l’organisme de contrôle du gouvernement américain, a publié un rapport fin 2025 critiquant le manque de transparence du HUD (Département du Logement). Le GAO a même déclaré ne pas avoir pu reproduire les décisions du HUD sur la qualité des données, ce qui affecte la confiance dans les estimations. Cette sous-estimation est documentée : une étude de la RAND Corporation a comparé les chiffres officiels de Los Angeles avec une méthode plus rigoureuse. Résultat : en 2025, le PIT Count aurait omis jusqu’à 32 % des personnes dans certains quartiers. En résumé, ces chiffres sont systématiquement inférieurs à la réalité. Les chiffres officiels sur le sans-abrisme aux États-Unis sous-estiment systématiquement l’ampleur du phénomène. Pour approcher la réalité, il faudrait croiser ces données avec d’autres sources : statistiques des services sociaux, passages aux urgences, fichiers des expulsions. En l’état, le nombre réel de personnes sans domicile fixe aux États-Unis est proche du million.

Les Etats-Unis usent de méthodes complémentaires pour minimiser la part des personnes, sans : il y a des personnes qui sont immédiatement incarcérées, et ce pour des vols de petite valeur; d’autres sont internées dans des services psychiatriques, que leur état psychologique le nécessite ou non; d’autres font en sorte d’être invisibles. Cette dynamique s’inscrit dans un cadre méthodologique précis. Le recensement officiel américain exclut explicitement de ses statistiques les personnes incarcérées, hospitalisées en psychiatrie ou vivant dans des institutions. En janvier, la nuit du comptage, celles qui se trouvent en prison ou en hôpital ne sont donc tout simplement pas comptées comme sans-abri. Ce n’est pas un oubli accidentel : c’est une définition qui, par construction, retire du chiffre officiel une partie de la population concernée. L’incarcération pour des délits mineurs fonctionne comme un premier filtre. Les personnes sans domicile sont fréquemment arrêtées pour des infractions liées à leur survie : camping illégal, consommation d’alcool en public, ou vols de moins de 950 dollars, qui relèvent des « petty theft ». Une fois en garde à vue, faute de caution et sans adresse fixe, elles restent détenues bien plus longtemps que des personnes logées accusées des mêmes faits. Le cas documenté d’un homme condamné à trente jours pour un vol mineur, après neuf mois de détention provisoire en Californie, illustre ce mécanisme. Le système les absorbe, et le comptage ne les voit plus. L’internement psychiatrique constitue un second filtre, dont l’usage s’est récemment élargi. Des décrets et des lois étatiques, notamment en Californie et à New York, ont abaissé les seuils permettant de contraindre une personne à une évaluation ou à un traitement psychiatrique, parfois en l’absence de diagnostic avéré. L’Executive Order de juillet 2025 « Ending Crime and Disorder on America’s Streets » encourage explicitement l’usage élargi de l’engagement civil et la révision des jurisprudences qui protégeaient contre les internements arbitraires. Des personnes sans domicile se retrouvent ainsi placées en institution non pas parce qu’elles représentent un danger, mais parce que leur présence dans l’espace public est jugée problématique. L’invisibilité volontaire est le troisième volet. Face aux politiques de dispersion des campements, aux amendes et aux arrestations, certaines personnes choisissent de se cacher : véhicules, garages abandonnés, hébergement précaire chez des proches.

Ces trois mécanismes convergent : incarcérer, interner, invisibiliser. Chacun retire des personnes du périmètre du recensement officiel, et chacun repose sur des dispositifs juridiques et administratifs concrets, pas sur une simple négligence statistique. Le chiffre de 745 000 sans-abri n’est donc pas seulement une sous-estimation due aux limites pratiques d’un comptage nocturne. C’est aussi le produit d’une politique qui, en amont du comptage, a déjà soustrait une partie de la population concernée.

0 0 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
guest

0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire