Le livret « Contre les discriminations : pour une république antiraciste » de la France Insoumise](https://programme.lafranceinsoumise.fr/livrets/antiracisme/ – reproduit ci-dessous) a le mérite d’exister. Les autres « grands » partis n’ont ni travail collectif avéré, ni à fortiori une publication qui puisse être lue, analysée, vérifiée, ni engagements sérieux dignes de ce nom. La dramatique escroquerie PS avec « SOS Racisme » a fait beaucoup de mal, et continue de sévir encore. Avec ce livret, il y a un diagnostic, fondé, sérieux, de l’effectivité du racisme en France, des formes contemporaines du racisme en France, un cadre théorique explicite (racisme systémique, intersectionnalité, créolisation) et un ensemble de mesures institutionnelles ambitieuses. Ses forces résident dans la cohérence de ce triptyque analytique-programmatique. Cependant, ses limites et difficultés émergent dès qu’on interroge les conditions réelles de mise en œuvre, les angles morts conceptuels et les effets politiques potentiels.
Positifs : diagnostic robuste et cadre théorique avancé
Le diagnostic empirique est sérieux et documenté. Le texte mobilise systématiquement les rapports annuels de la CNCDH (hausse des actes racistes : + 54 % anti-musulmans, + 27 % antisémites en 2019), du Défenseur des droits (tiers des saisines), France Stratégie (sous-emploi des descendants d’immigrés), enquêtes de victimation (1 100 000 victimes déclarées), testings (CV arabes × 3 pour entretien) et sondages (doublement des discriminations perçues en 20 ans). Cette base quantitative et qualitative montre la sous-déclaration (peur, honte, scepticisme judiciaire) et le caractère cumulatif des discriminations (emploi → logement → police → santé). Elle rend le propos irréfutable face aux négationnismes.
Le racisme est défini comme un système d’inégalités et d’idéologie justifiant celles-ci. Il s’articule à d’autres rapports de domination (genre, classe, sexualité, handicap, âge) via l’intersectionnalité. Les références à Colette Guillaumin (« la race n’existe pas mais elle tue ») et Rachida Brahim (deux fois : crime + banalisation) rompent avec la réduction aux « dérapages individuels » des responsables des crimes racistes. Elles posent un cadre analytique rigoureux et non essentialiste.
L’articulation créolisation/universalisme est originale. Elle emprunte à Édouard Glissant la vision dynamique de l’identité nationale comme produit de mélanges historiques. Elle complète l’universalisme des Droits de l’homme sans l’annuler. Cela évite le piège du binarisme « universalisme abstrait vs. communautarisme ». La diversité y apparaît constitutive du commun républicain.
La dimension institutionnelle est forte et détaillée. Elle comprend un Commissariat à l’égalité avec inspecteurs dédiés, un Observatoire des discriminations, des pôles judiciaires antiracistes par tribunal (magistrats + OPJ spécialisés), le renforcement de l’inspection du travail et de la médecine du travail, le récépissé de contrôle d’identité, le droit de vote local des étrangers, le rétablissement conditionnel du droit du sol. Ces mesures reconnaissent le caractère structurel des discriminations. Elles visent un outillage permanent.
Limites : constat des effets vs. transformation des causes
Le programme excelle dans le constat et l’incrimination des effets racistes. Il propose des testings généralisés, un observatoire des discriminations et des audits. Cependant, il est très limité sur les causes structurelles et leurs transformations concrètes. Il privilégie une logique répressive post-factum.
L’exemple de l’entrée en discothèque est symptomatique. Le diagnostic des refus discriminatoires (nom à consonance étrangère, apparence) est pertinent. Mais les propositions se limitent à la sensibilisation et aux sanctions post-factum. Elles omettent les leviers causaux. Il faudrait obliger les employeurs à recruter des agents de sécurité issus d’origines diverses (mixité ethnique par décret, formation anti-biais obligatoire, quotas temporaires). Il faudrait aussi faire vérifier régulièrement la liste des clients avec traçabilité des refus pour audits systématiques. Ce biais constat/effets reconduit une logique punitive (amende des discriminants). Il ne déconstruit pas les circuits économiques sous-jacents (sélection par employeurs privés, homogénéité des agents de sécurité souvent issue du même milieu). Et si la discrimination à l’entrée de clubs est un problème, ce n’est pas, pour les personnes concernées, l’un des problèmes majeurs, puisque ceux-ci se caractérisent par des violences, physiques, psychologiques, des menaces et des dangers, des maltraitances institutionnalisées et institutionnelles.
La même logique s’applique à la police et à l’emploi. Le récépissé de contrôle d’identité et les testings CV sont nécessaires. Mais sans réforme du recrutement (diversification des commissaires et gardiens de la paix, audits internes systématiques), ils traitent les symptômes sans toucher les causes (culture interne, biais inconscients hérités). En outre, la question même du maintien/d’une transformation d’une police d’État, telle qu’elle fonctionne depuis la période qui a précédé le premier Empire puis son début, mérite d’être posée.
Le livret évoque avec raison les musulmans, cible de pressions racistes multiples (actes violents, discriminations quotidiennes, stigmatisation politique), comme le montrent les statistiques CNCDH et les sondages sur les discriminations perçues. Cependant, il n’accorde pas autant et assez de place à la négrophobie, malgré des violences documentées contre les personnes noires (agressions, contrôles au faciès), et sur le racisme anti-Roms, avec expulsions récurrentes et bidonvilles rasés sans relogement systématique. Les Algériens, particulièrement visés en tant qu’Arabes et musulmans, subissent un racisme cumulé (héritage colonial, islamophobie), mais le texte n’explicite pas cette intersectionnalité spécifique, limitant son exhaustivité malgré un cadre théorique prometteur.
Difficultés de mise en œuvre : résistances et tensions
La causalité politique est unilatérale. Le livret charge quasi exclusivement les gouvernements Macron (lois asile/séparatisme). Il sous-estime les continuités historiques (Pasqua/Debré/Sarkozy) et les inerties administratives transpartisanes. Le récit du « quinquennat de la honte » est politiquement mobilisateur. Mais il simplifie une pathologie structurelle.
Le texte est fort sur les atteintes à la liberté d’association et d’expression (critique de la loi séparatisme). Il discute peu les arbitrages nécessaires. Le lien du racisme avec des situations, des pratiques et des doctrines des « classes sociales » est sous-théorisé. Le « séparatisme social » (écoles privées, résidences fermées) est évoqué brillamment (Mélenchon). Mais le lien racisme/classe reste peu systématisé. Concernant la propagande raciste, la complicité, entre les différentes familles de l’extrême-droite officielle, des courants « libéraux » (l’extrême-droite économique) avec des milliardaires-mécènes de, des médias, autant d’État que privés, n’est pas assez prise en compte, alors que, chaque jour, des activistes de, violent des lois actuellement en vigueur, sans que l’institution judiciaire s’en saisisse, ou puisse s’en saisir, étant donné ses moyens – et ses propres problèmes avec ce sujet !
La multiplication d’instances (commissariat, pôles, observatoire) parie sur une réforme par le haut. Elle ne questionne pas la capacité de l’État à se réformer (police/justice comme acteurs discriminants). Le risque est celui de « vitrines institutionnelles » sans transformation culturelle profonde. La question de la mémoire officielle n’est pas travaillée, en tant que telle.
Éléments de conclusion
Ce programme antiraciste est théoriquement avancé (systémique, intersectionnel, créolisation). Il est institutionnellement ambitieux (outils permanents, pôles dédiés). Son diagnostic empirique est irréfutable. Ses limites résident dans un activisme constatatoire. Celui-ci priorise la punition et l’audit des effets sur la transformation causale des structures économiques et organisationnelles. Les difficultés tiennent aux résistances institutionnelles, aux tensions entre libertés et à la sous-théorisation de l’histoire et du présent des classes sociales en France. Par exemple, la responsabilité du PS dans la promotion de l’extrême-droite depuis 1981, n’est pas explicitement et fortement travaillée. Élus en 2024 sur le programme du NFP, les députés PS de l’Assemblée Nationale n’ont pas hésité depuis quelques mois à renier leurs engagements (une permanence depuis des décennies), pour soutenir un gouvernement, dont les soutiens vont jusqu’à l’extrême-droite – en pratique (puisque, en discours publics, ses représentants simulent une « opposition »). Tous communient dans l’austérité, même si pour les uns, elle doit être soft, alors que pour les autres, elle doit être sévère.
L’idée du « décolonialisme » (les publications de, les travaux de recherches, les problématiques) est pourtant parfaitement adaptée pour éclairer ces nœuds et avancer dans des perspectives réellement efficaces et positives. Il ne faut pas que la LFI puisse devenir un PS Bis, qui se serve des problématiques sociales pour, dans le cadre d’un accès au pouvoir, accumuler renoncement(s) sur renoncement(s).